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Publié le 21 janvier 2007 par Webmestre
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Voir la France invisible...

Article mis en ligne le 6 janvier 2007 par Webmestre  

Denis Sieffert

Ainsi, de nos jours, va la politique. Une association crée un événement médiatique. Les télévisions accourent. L’opinion découvre ce qu’elle savait déjà. Elle s’indigne. Les ministres cafouillent. Le président de la République parle. Et cahin-caha, selon un cheminement qui va à rebours de ce que devrait être une démocratie, on enregistre une timide avancée. La reconnaissance par Jacques Chirac, un 31 décembre, au soir de son ultime mandat politique, d’un « droit au logement opposable » ressemble comme un cas d’école à ce schéma un brin pervers. Il a fallu l’initiative d’une poignée de citoyens (le mot ici a un sens) réunis sous le flambeau de Don Quichotte pour contraindre les politiques. Et il a fallu un contexte pré-électoral favorable pour qu’aboutisse aujourd’hui ce que d’autres (le DAL, Emmaüs...) demandaient depuis si longtemps. Mais la caractéristique de ce « droit opposable », souhaité aussi par Xavier Emmanuelli, le père du Samu social, c’est qu’il ouvre une fameuse boîte de Pandore. Car voilà un droit dont on ignore qui devra l’appliquer (l’État ? les collectivités locales ? la commune ?) et en donner les moyens économiques et politiques. On comprend mieux pourquoi Jacques Chirac ­ qui n’y avait pas songé en quarante ans de carrière et en deux quinquennats présidentiels ­ lègue cet héritage à l’histoire immédiate.

Il n’en reste pas moins vrai que ce « droit opposable », qui pourrait être adopté en urgence avant la fin de la session parlementaire, constituera un précieux point d’appui pour les batailles futures. On nous permettra quand même de rester sceptiques. Car le problème des « SDF » n’est plus marginal depuis longtemps. Il est la résultante d’une accumulation de mesures libérales. Il y a belle lurette que ces humains de chair et de sang, de rire et de larmes, sont devenus une abréviation. Il y a bien trente ans déjà qu’on ne dit plus « clochard » mais « SDF ». Michel Onfray, jadis, avait écrit quelques belles pages sur cette mutation. Sur ce clochard, qu’on appelait aussi « vagabond », celui qui cloche, celui qui boite, d’une claudication d’ailleurs plus sociale que physique. Il clochait par rapport à la norme. On pense évidemment à Boudu, l’anarchiste de Jean Renoir « sauvé des eaux » de la Seine, pittoresque et rebelle sous les traits de Michel Simon. Mais le film est fini. Le SDF, lui, ne « cloche » pas. À sa manière, il appartient à une norme sociale désormais possible.

Il s’est fondu dans une catégorie aux origines multiples.

Un livre paru voici quelques semaines rend compte de la diversité de cette « France invisible » (1). Il y a là des « borderline », à mi-chemin entre le social et le médical, renvoyés à la rue par un système de santé soumis à une logique de privatisation, des ex-taulards en quête de réinsertion, les expulsés des taudis, des Rmistes sommés de vivre avec 433 euros par mois, des surendettés pris au piège de la société de consommation, des vieux abandonnés de tous, des immigrés sans papiers, « sans domicile fixe » précisément parce qu’ils sont traqués. Liste non exhaustive. Et voilà que, depuis peu, il y a ce qu’on appelle les « travailleurs pauvres », dans l’impossibilité de payer un loyer. Eux ne sont plus du tout des marginaux. Ils se conforment même à l’une des normes qui « fait société » : ils ont un emploi rémunéré.

La France invisible, oeuvre collective de sociologues, d’historiens et de journalistes, rend visages et histoires à ces exclus, ces égarés, ces expulsés, ces déclassés qui tous d’ailleurs ne sont pas « SDF ». C’est peu dire que ce livre éclaire sur les événements de ces derniers jours. Sur cette façon que nous avons de redécouvrir l’évidence, puis de nous en détourner. Et plus encore, il nous éclaire sur l’attitude de certains politiques. Cette sorte de panique qui s’empare d’eux quand les caméras de télévision, fugitivement, montrent l’invisible. Leur quête de formule magique, leur fréquentation hâtive d’intellectuels généralement assez médiatiques et assez intellectuels pour donner ostensiblement à voir que le politique pense. Comme le note malicieusement Stéphane Beaud, l’un des maîtres d’oeuvre de ce livre, on demande rarement l’avis des sociologues. Il y a peut-être à cela une bonne raison. Le sociologue renvoie à un système.

Voir la France invisible, ce n’est pas seulement voir les pauvres, mais le système qui les fabrique. C’est voir la misère des hôpitaux psychiatrique et de la prison ; c’est voir la précarisation, les salaires sacrifiés par un système qui se gave de CAC 40 et de gains financiers. C’est voir la spéculation immobilière... Tout un monde à repenser ! Comment ne pas être incrédule dans ces conditions ? Le droit au logement opposable implique des réquisitions, des priorités économiques différentes, un autre partage des richesses, une revalorisation du travail aux dépens de la finance. Une vraie révolution ! Mais comme l’heure est aux voeux pour cette année 2007 ­ que toute l’équipe de Politis vous souhaite bonne et heureuse ­ ne boudons pas ces moments d’espoir.

(1) La France invisible, sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, La Découverte, 647 p., 26 euros.

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