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Publié le 21 janvier 2007 par Webmestre
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Quelle Europe sociale chez Dacia ? Par Emmanuel Couvreur.

Article mis en ligne le 9 avril 2008 par Webmestre  

Depuis le 24 mars, les salariés de Dacia en Roumanie ont engagé une grève générale suite à l’échec des négociations salariales annuelles. Le principal point de désaccord entre la direction et le Syndicat automobile Dacia (SAD) concerne les salaires : le SAD demande une augmentation uniforme pour tous les salariés de 147 euros, pour des salaires mensuels ouvriers se situant entre 250 et 300 euros. La direction, de son côté, propose 42 euros. Elle a décidé d’intenter une action en justice contestant le caractère légal de cette grève, cherchant à discréditer le mouvement, pourtant suivi par les 7 500 travailleurs du site de Pitesti.

Ce conflit salarial constitue une première en Europe. Il exprime une revendication essentielle de justice sociale à l’échelle européenne : les salariés roumains veulent être reconnus à leur juste valeur. Le conflit de Dacia met en évidence leur exaspération face aux disparités salariales. Un ouvrier français gagne cinq fois le salaire d’un ouvrier roumain ! Ce conflit intervient dans le contexte d’une inflation supérieure à 7 % par an, alors même que ce niveau moyen d’inflation ne traduit qu’en partie l’impact de l’évolution des prix des produits de première nécessité sur le pouvoir d’achat des bas salaires.

L’histoire sociale a montré que la revendication salariale était souvent porteuse d’aspirations beaucoup plus larges, y compris sur les conditions de travail et les relations au travail. Au-delà de la revendication salariale, la détermination des grévistes roumains traduit une volonté de reconnaissance à part entière dans le système industriel du Groupe Renault et dans leur citoyenneté européenne.

Ce conflit conteste, en second lieu, un développement industriel basé sur un progrès social à deux vitesses. Le choix de Renault d’acheter 51 % du capital de Dacia en 1999 reposait sur l’ambition de développer un véhicule à bas coût sur un marché en forte croissance, en tirant parti du différentiel salarial pour assurer la rentabilité du produit. De fait, on assiste depuis 2004 au boom de la Logan. Ses ventes ont décuplé, et la capacité annuelle de production devrait atteindre 400 000 véhicules en 2009. Pour l’opérateur roumain, cela signifie une cadence horaire de 61 véhicules par heure, soit un cycle de production comparable aux meilleures usines européennes. La direction du groupe ne cache d’ailleurs pas que la Logan a permis de dégager des marges financières importantes et a annoncé sa volonté de démultiplier cette démarche en Inde et au Maroc.

A un moment où le marché automobile connaît une stagnation, voire une baisse des volumes, en Europe occidentale, les salariés roumains ont le sentiment de tirer la croissance du groupe sans bénéficier des dividendes. L’entrée en janvier 2007 de la Roumanie dans l’Europe élargie renforce la volonté des travailleurs roumains de ne pas être plus longtemps considérés comme des Européens de seconde zone accréditant l’idée qu’à véhicules "bas coûts" correspondraient des salariés à "bas coûts".

Enfin, le Groupe Renault, aujourd’hui implanté dans dix-neuf pays répartis en cinq régions au niveau mondial. Il est pour le moins curieux de constater que cette internationalisation galopante n’a pas fait l’objet d’une politique sociale à moyen terme et d’une concertation avec les organisations syndicales du groupe. L’internationalisation de Renault apparaît ainsi comme une juxtaposition improvisée de sites qui ne seraient confrontés qu’à des réalités locales, sans mise en perspective sociale globale, ne serait-ce qu’au niveau européen.

Depuis deux ans, l’échéance des négociations salariales annuelles en Roumanie est pourtant vécue comme le rendez-vous social test. Il n’a été préparé de toute évidence qu’avec le sentiment naïf de la possibilité d’un passage en force sur le prix social à payer. Qui pouvait laisser croire que l’on pourrait indéfiniment exiger des performances de plus en plus élevées et obtenir une compétitivité durable en jouant principalement sur les bas niveaux de rémunération. Et la direction de brandir la menace des nouveaux projets d’implantation de la Logan en Inde, en Russie ou au Maroc, pour dissuader les salariés roumains de poursuivre leur mouvement ! C’est de bonne guerre, mais ce n’est tout simplement pas crédible. Renault a déjà investi pour plus de 1 milliard d’euros en Roumanie, et Dacia représente aujourd’hui, directement ou indirectement, environ 120 000 emplois. Si les Roumains peuvent encore aider Renault à produire des véhicules abordables pour le plus grand nombre, Renault ne pourra pas longtemps se passer des Roumains pour vendre les autres véhicules de sa gamme...

La grève actuelle chez Dacia démontre de manière spectaculaire que, faute d’une politique sociale à l’international, des entreprises telles que Renault ne pourront participer à la construction de l’Europe sociale que de manière conflictuelle et improvisée. Le Groupe Renault ne pourra tôt ou tard que plier devant l’évidence historique. Cette grève rappelle aussi que, dans l’Europe élargie, la solidarité syndicale sur la question salariale des pays nouveaux entrants n’est pas antinomique avec le devenir des emplois en Europe occidentale.

Emmanuel Couvreur est secrétaire adjoint CFDT au comité de Groupe Renault.

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