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Publié le 5 novembre 2006 par Webmestre
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Le mur de Berlin du capitalisme, par Arnaud Montebourg.

Article mis en ligne le 21 octobre 2008 par Webmestre  

LE MONDE

Cette crise est, depuis l’effondrement du mur de Berlin, la plus grave défaite qu’ait connue une idéologie, avec son cortège d’aveuglements, de mensonges et de propagande. La quasi-disparition de Wall Street est en quelque sorte la chute du mur de Berlin du capitalisme libéral et mondialisé. L’idéologie du libre marché, du libre-échange, de la finance libre et du refus obsessionnel de l’intervention du politique dans l’économie est un dogme qui confine à la bêtise et conduit en enfer. Notre gouvernement s’ingénie à truffer de radars et de gendarmes nos routes ; pourtant, la seule route sur laquelle il a refusé obstinément depuis des années d’installer des lignes blanches, des radars et des képis, c’est celle de la finance, où la liberté ne connaît ni morale ni vertu.

La question de l’ordre public pour assurer la sécurité de l’économie est donc posée, comme il y a un ordre public en matière sanitaire, environnementale ou antiterroriste, afin d’assurer la sécurité des personnes et des biens. Lutter contre les zones de non-droit, c’est le devoir d’un Etat. Aujourd’hui, la finance est devenue une zone de non-droit à l’échelle mondiale. Et c’est elle qui fait peur aux citoyens, aux épargnants, aux salariés, aux entrepreneurs. C’est d’elle que les Etats vont devoir nous protéger, même s’ils ont eux-mêmes organisé leur propre impuissance politique.

Les dirigeants les plus libéraux, dont Nicolas Sarkozy, n’ont aucune crédibilité dans leurs déclarations, évoquant on ne sait quelle refondation du capitalisme, puisque la responsabilité qu’ils ont prise en refusant avec la violence de leur dogmatisme toute mesure de réglementation ou de limitation, est écrasante. Ce président fait avec le Medef l’apologie de la sacro-sainte autorégulation : c’est aussi peu efficace et crédible pour lutter contre une escroquerie comme les subprimes que l’autodiscipline dans une classe de prédélinquants.

Il en est de même de la fascination qu’a exercée sur cet homme la folle créativité de la finance américaine, au point d’avoir influencé ses propres propositions, puisqu’il défendait dernièrement l’idée d’augmenter l’accès au crédit hypothécaire pour les ménages aux faibles revenus, ce qui revenait à transplanter les subprimes en France. Il en est de même du refus accablant de fermer les paradis fiscaux, bancaires et judiciaires, comme le Luxembourg ou la City du Royaume-Uni qui, au sein de l’Union européenne, organise un coupable dumping réglementaire et dérégulateur.

Ce pauvre Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg et président de l’Eurogroupe, voit Dexia s’effondrer pour avoir agi légèrement avec sa bénédiction de libéral obsessionnel. C’est le même qui nous traitait, Vincent Peillon et moi-même, pendant nos enquêtes parlementaires sur les paradis fiscaux européens de "sheriff-procureurs" ; c’est le même qui a protégé le maintien dans la privatisation de la chambre de compensation Clearstream aux pratiques si contestables ! Ce sont ces mêmes européens ultralibéraux qui ont laissé les Bourses devenir des entreprises privées et depuis la fusion NYSE Euronext sous droit américain ultra-light !

Qui croira ces responsables capables d’imposer le contraire de ce qu’ils ont proclamé ? C’est donc à la gauche de réarmer le politique pour lutter contre la finance folle. Elle doit le faire en ayant à l’esprit qu’elle n’est pas exempte de reproches sur le sujet. Elle aussi s’est laissé étourdir par les mirages et les promesses de croissance que promettaient les libéraux ; elle a succombé à la croyance que la libéralisation des mouvements de capitaux allait faciliter le financement des entreprises, et donc bénéficier aux salariés.

Remettre de l’ordre dans l’économie passe par la lutte contre l’insécurité financière : d’abord, désarmer les délinquants potentiels que sont les banquiers ; ensuite, renforcer l’arsenal législatif de répression, pour créer un véritable ordre public économique disposant de sanctions à la clé. Il est impératif de restreindre les outils permettant de spéculer. Il faut mettre un terme - et donc interdire - la titrisation des crédits par les banques, qui est un moyen pour elles de se défausser du risque. Les banques qui prêtent de l’argent à un ménage ou à une entreprise doivent garder le prêt dans leurs comptes jusqu’au remboursement complet.

La crise actuelle impose aussi de revenir à une division claire et nette des activités entre l’économie réelle et la finance. Le mélange des genres qui a été autorisé entre les banques d’investissement, de dépôt et d’assurance est à l’origine de la chute de la banque franco-belge Dexia, comme de l’assureur américain AIG. Parce que leurs dirigeants avaient voulu se développer dans le métier des rehausseurs de crédit, dont l’activité était d’assurer les investisseurs contre les pertes spéculatives. La crise actuelle impose aussi d’interdire aux acteurs financiers comme les hedge funds (fonds spéculatifs) de venir spéculer sur les marchés. La folie de la spéculation ne saurait s’arrêter sans un encadrement strict des modes de rémunération des opérateurs de la finance, qui ne connaissent - qu’ils gagnent ou qu’ils perdent - que le bonus-bonus ! Mais ce qui comptera surtout, ce sera de faire respecter ces interdictions. Où sont passés les pouvoirs publics et les fameuses autorités soi-disant indépendantes ? Les autorités de contrôle du secteur financier (Autorité des marchés financiers, Commission bancaire, Banque de France, FFSA...) sont dirigées par des personnalités issues du monde financier. Et leur intérêt est lié à celui des personnes qu’elles surveillent. Le résultat, c’est qu’elles ne contrôlent rien. Il est donc nécessaire de modifier le mode de nomination de ces responsables. Il faut une présence des parlementaires, de représentants de salariés, de petits actionnaires, de clients de banques dans ces instances, véritables bras armés des politiques.

Une fois ce secteur mis sous contrôle, il faut imaginer un autre moyen de financer l’économie. Il n’est pas anormal que, dans une économie de marché, certains secteurs soient soumis à un monopole public, quand le privé a montré qu’il était incapable de remplir sa tâche. La finance est ce secteur. Et l’on voit le risque qu’il y a à confier à des institutions privées le soin de financer toute l’activité économique d’un pays. Les sources de crédit se tarissent et l’économie risque de s’arrêter. Comme le montrent les praticiens du microcrédit, il serait donc sain de confier à des institutions à but non lucratif la distribution de crédits. La création d’un service public du crédit, qui soit géré par la Caisse des dépôts et consignations, une institution solide qui a su rester à l’écart de la spéculation, pourrait répondre aux besoins de financement de l’économie.

La crise montre aussi que le dogme libéral qui sous-tend la construction européenne ne protège ni le citoyen ni l’économie. Quel sens ont aujourd’hui les termes de libre concurrence ou l’interdiction des aides d’Etat quand tout s’écroule ? A quoi sert une Banque centrale européenne obsédée par une inflation qu’elle ne sait pas juguler, et une croissance qu’elle s’est employée à étouffer ?

Les citoyens accepteront une Europe renforcée s’ils savent que les institutions leur bénéficient et non pas seulement au monde de la finance. L’heure n’est plus aux mesures timorées, au laisser-faire, à la fatalité du monde de la finance tel qu’il va. Le politique doit se réarmer et profiter de l’effondrement de la finance pour imposer ses règles du jeu sans crainte. Et ne pas se contenter de passer à la caisse comme toujours, en vertu du bon vieil adage qui veut qu’on privatise les profits et qu’on socialise les pertes.

Arnaud Montebourg est député et président du conseil général de Saône-et-Loire. Article paru dans l’édition du 21.10.08

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