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Les pr ?dateurs. On d ?mant ?le, on s’enrichit sur le dos des salari ?s.
Liquidation sommaire dans les Ardennes

Article mis en ligne le 24 novembre 2006 par Webmestre  

Rancoeur, gâchis, abandon. Les mots reviennent comme une litanie chez les 300 salariés de Thomé-Génot. Cette petite entreprise de sous-traitance automobile, blottie au fond de la vallée de la Meuse, au coeur de Nouzonville, une bourgade de 6 500 habitants, à une dizaine de kilomètres de Charleville-Mézières (Ardennes), est un concentré de la détresse économique du tissu industriel local. Ici le taux de chômage atteint 22 %, reflétant le déclin d’une industrie de transformation des métaux, amorcé dès les années 1970.

Thomé-Génot aurait pu être mis en liquidation, le 24 octobre, dans le plus parfait anonymat. Mais, alors que les salariés occupent leur usine pour obtenir de meilleures indemnités, 240 CRS et gendarmes les ont évacués manu militari le 9 novembre. La préfecture justifie ce coup de force par la présence de produits dangereux, susceptibles d’exploser ou d’être déversés par des salariés dans la Meuse, qui coule à quelques mètres de l’usine. Cet excès de zèle a profondément choqué les salariés, qui pensaient pourtant avoir tout vu : une succession de plans sociaux, un premier redressement judiciaire, il y a deux ans et, surtout, des actionnaires américains indélicats, qui ont laissé l’entreprise exsangue, poussant à la liquidation judiciaire avant de se volatiliser.

Triste fin pour une entreprise fondée en 1855, qui a connu son heure de gloire. Il y a à peine quinze ans, une voiture sur trois dans le monde était équipée de pièces d’acier sorties des ateliers ardennais. Ford se fournit exclusivement chez Thomé-Génot, Renault, Peugeot et Citroën sont clients. Thomé-Génot, grâce à un procédé révolutionnaire, était le leader mondial des pôles d’alternateur pour automobile. Entre 1987 et 2000, le chiffre d’affaires est multiplié par quatre. Mais la gestion familiale de l’entreprise n’arrive pas à suivre. Faute d’investissements suffisants, elle se fait rattraper par ses concurrents. Les grands équipementiers, Valeo ou l’américain Visteon, réclament des remises de plus en plus importantes. Etranglée financièrement, l’entreprise perd la confiance des banques. La troisième génération de propriétaires, la famille Dury, est contrainte de déposer le bilan en novembre 2003.

Le tribunal de commerce de Charleville-Mézières estime que l’affaire demeure saine et qu’il faut chercher des repreneurs. Deux offres sont déposées. L’une du groupe Farinia, filiale d’un groupe hollandais implanté dans les Ardennes, est rapidement écartée. Le tribunal s’inquiète de l’impact social de l’offre, qui prévoit le départ d’une cinquantaine de salariés. En face, l’autre, un mystérieux groupe américain, Catalina, basé à Los Angeles, propose non seulement de garder tout le monde, mais même d’embaucher 80 intérimaires. En outre, les Américains s’engagent à injecter 3 millions d’euros. Le tribunal donne son feu vert, le cas Thomé-Génot est même cité en exemple en 2005 par le procureur de Charleville-Mézières lors de la rentrée solennelle du tribunal de commerce. Pourtant, dès le départ, les informations disponibles sur Catalina sont très laconiques. La société se présente comme un cabinet de conseil, spécialisé en organisation industrielle, dirigé par une poignée d’anciens cadres de Toyota, qui affirment s’appuyer sur un fonds d’investissement, Lightyear Fund. Le tout est garanti par une lettre du cabinet américain Ernst & Young, certifiant le sérieux du dossier. "On n’a pas suffisamment regardé qui étaient ces gens", admet aujourd’hui Guy Istace, le maire (apparenté PS) de Nouzonville. Première anomalie : entre le dépôt du plan de reprise et l’audience au tribunal, Lightyear Fund, qui devait assurer 50 % du financement, a disparu des documents officiels. Qu’importe, Catalina affirme être en mesure de mener à bien son projet ambitieux : faire de Thomé-Génot la tête de pont d’un groupe international de sous-traitance automobile. Les repreneurs ne lésinent pas sur les moyens. Les postes de direction connaissent une soudaine inflation, les nouveaux dirigeants s’accordent de généreuses rémunérations : dès 2005, Thomé-Génot leur verse 766 000 euros de salaire annuel, pour un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros. A cela s’ajoutent 753 000 euros au titre de "frais de management", censés couvrir les allées et venues entre la France et les Etats-Unis, les frais d’hébergement des dirigeants... Une équipe de consultants est dépêchée pour la bagatelle de 460 000 euros. "Ils touchaient 1 000 euros par jour, presque le salaire mensuel d’un ouvrier", constate, amer, Yannick Lagrenez, agent de maintenance.

L’entreprise ne se redresse pas. "Au bout de sept ou huit mois, la direction a décidé d’intégrer les primes de productivité dans le salaire, sous prétexte qu’aux Etats-Unis on faisait comme ça. Mais ça n’était pas dans la culture des salariés de ne pas avoir une carotte. En quelques semaines, la productivité a chuté de plus de 15 %", explique Christian Didier, l’un des responsables de la production, mis à pied pour avoir trop critiqué les décisions prises. Les défauts de qualité atteignent des niveaux inquiétants : l’ardoise s’élève à 1,5 million d’euros au titre de l’année 2005. "Le plus grave, c’est qu’ils nous demandaient de vendre au prix que réclamaient les clients. Or tout le monde sait que c’était un point de départ dans la négociation, pas un tarif qu’on pouvait appliquer tel quel", souligne Hugues Normand, responsable de la logistique. Résultat : Thomé-Génot vendait ses produits à perte, près de 30 % en dessous du prix de revient.

Dans le même temps, l’entreprise doit encaisser l’envolée des prix de l’acier et une pression de plus en plus forte de ses clients. Très vite, la situation devient intenable. Catalina n’a toujours pas mis le moindre euro dans l’affaire et renie une à une ses promesses. Trois mois après leur embauche, les salariés intérimaires sont licenciés. Au lieu d’apporter de l’argent frais, Catalina fait main basse sur la trésorerie. Début 2005, 1,5 million d’euros placés en valeurs mobilières sont rapatriés aux Etats-Unis. Les Américains n’hésitent pas à vendre un immeuble à Paris pour 1 million d’euros, investi immédiatement dans une mystérieuse holding, Two Harbors. Quelques mois plus tard, une quarantaine de maisons d’ouvriers de Nouzonville sont cédées pour 700 000 euros. "Il est troublant que les actionnaires majoritaires aient fait le choix de consacrer les montants récupérés à l’occasion de la cession d’actifs à des investissements aux Etats-Unis. Il eût été plus urgent de renforcer la trésorerie", constate un rapport du cabinet d’expertise Syndex, au premier semestre 2006.

source : le monde

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