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Publié le 21 janvier 2007 par Webmestre
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Le faux pas africain de Sarkozy

Article mis en ligne le 26 août 2007 par Webmestre  

Depuis près d’un mois, Nicolas Sarkozy déclenche en Afrique une vague d’hostilité dont il n’avait sans doute pas anticipé l’ampleur. S’adressant aux "jeunes d’Afrique" dans un amphithéâtre de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar le 26 juillet, le président de la République avait proclamé avec fougue son amour du continent : "J’aime l’Afrique, j’aime et je respecte les Africains", a-t-il lancé devant un parterre d’universitaires triés sur le volet. Les "vrais" étudiants avaient été écartés par crainte de manifestations d’hostilité à l’égard de l’homme de "l’immigration choisie".

L’assistance aurait pu applaudir à la reconnaissance des "crimes contre l’humanité" liés à l’esclavage et des "effets pervers de la colonisation" exprimée avec un degré d’emphase que n’avait jamais atteint le candidat Sarkozy. Si l’auditoire a finalement réservé un accueil glacial à cette longue "adresse" présentée par l’Elysée comme fondatrice, c’est probablement qu’il n’y a pas trouvé le moindre signe de "repentance". Pareille absence ne pouvait pourtant guère surprendre de la part d’un président dont le discours décomplexé tourne le dos à une démarche qu’il assimile à une forme de haine de soi et de la France. Fidèle à lui-même, le président a absous les colonisateurs qui, certes, "ont pillé des ressources" et "ont eu tort" de le faire, mais étaient "sincères".

La stupeur des invités et le torrent de commentaires indignés que suscite jusqu’à aujourd’hui le discours de Dakar parmi les intellectuels africains proviennent surtout des sentences définitives et globalisantes, à forte teneur culturaliste, voire essentialiste, qu’a assénées le président français à propos de "l’homme africain". Nul ne saurait contester, y compris parmi les élites du continent, que "l’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur". Le problème est que M. Sarkozy a présenté les échecs présents du continent comme contrebalançant, voire justifiant, les torts des colonisateurs. Désireux de mettre l’accent sur les responsabilités actuelles, il s’est exprimé comme si la ponction historique de 13 millions d’esclaves et l’exploitation coloniale étaient strictement sans effet sur l’Afrique actuelle. Comme si la mise en place et le soutien par la France, y compris par la violence, de régimes dévoués à ses intérêts n’étaient pour rien dans les errements de la démocratie.

Dans ce texte rédigé par son conseiller spécial Henri Guaino, le président a présenté l’Africain comme un homme prisonnier de sa culture, marqué par l’irrationalité et l’incapacité d’envisager le futur. "Le drame de l’Afrique, a-t-il déclaré, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire (...). Jamais il ne s’élance vers l’avenir (...). Dans cet univers où la nature commande tout (...), il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès."

Certes, la suite du discours appelait à la "renaissance africaine", un thème cher au président sud-africain Thabo Mbeki, qui a félicité chaleureusement son homologue français dans une lettre rendue publique par l’Elysée le 13 août. M. Sarkozy a aussi magnifié le métissage culturel né de la colonisation qui annonce le "grand destin commun" de "l’Eurafrique", une expression qui date de l’entre-deux-guerres et fleure le colonialisme. Ce "métissage", il n’est d’ailleurs plus question pour le président français de l’honorer dès qu’est abordée la question sensible de l’immigration.

Mais les auditeurs africains de M. Sarkozy ont surtout été choqués par ses généralisations sur l’homme africain, animé par "ce besoin de croire plutôt que de comprendre, de ressentir plutôt que de raisonner, d’être en harmonie plutôt qu’en conquête".

Sur quel autre continent que l’Afrique un chef d’Etat occidental en visite officielle pourrait-il se permettre de donner pareille leçon, d’instruire des procès en responsabilité historique, de multiplier des clichés dans une enceinte universitaire précisément consacrée à la réflexion critique et à la recherche sur des réalités complexes ?

"NOUS NOUS SENTONS INSULTÉS"

"La recherche sur l’Afrique et ses relations au monde ont fait (...) des progrès considérables, qui interdisent absolument de parler du continent dans les termes qui ont été les vôtres", réplique Ibrahima Thioub, historien à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar dans un texte diffusé sur Internet. L’enseignant, tout en refusant toute comparaison avec le nazisme, appelle à "comprendre que la mémoire africaine de la traite atlantique des esclaves et de la colonisation est à l’Afrique (...) ce que la mémoire de l’Occupation est à la France".

"Se peut-il que (M. Sarkozy) n’ait pas compris à quel point nous nous sommes sentis insultés ?", interroge Boubacar Boris Diop. Cet écrivain et journaliste sénégalais estime "légitime" le fait d’"instruire le procès des sociétés africaines" à condition qu’une telle démarche ne serve pas uniquement à renforcer les Occidentaux dans leurs préjugés. Il analyse les propos de M. Sarkozy en "une sorte de discours sur l’état de l’Union... française" significatif des "relations de suzerain à vassal que Sarkozy peut entretenir avec ses obligés de la Françafrique".

Alors que ces intellectuels espéraient prendre au mot M. Sarkozy, chantre de la "rupture", ils ont vu dans son discours la confirmation d’une vision paternaliste et d’un soutien renouvelé à des régimes indéfendables. En faisant ainsi la leçon à des intellectuels dont certains n’ont aucune complaisance à l’égard des régimes africains, le président a affaibli leur position, agissant comme si la critique et les remèdes ne pouvaient venir que des Blancs. "Dans sa "franchise" et sa "sincérité", Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir que (...) l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date de la fin du XIXe siècle", écrit Achille Mbembe, universitaire camerounais de renom. M. Mbembe raille la vision des "élites dirigeantes françaises" d’une Afrique "mi-bucolique, mi-cauchemardesque", faite d’"une communauté de souffrants prostrés dans un hors-monde".

Muet à Dakar sur la dérive autoritaire du pouvoir au Sénégal, empressé à honorer de sa visite Omar Bongo, à la tête du Gabon depuis quarante ans, Nicolas Sarkozy n’a pas été jusqu’au bout du discours de vérité qu’il prétend tenir. Son choix de faire étape chez M. Bongo, défenseur des intérêts pétroliers français mais peu soucieux de transformer les richesses de son pays en développement, accrédite le constat d’une certaine inertie de la politique africaine de la France, loin de la rupture revendiquée. Comment, dans ces conditions, le président français aurait-il pu rendre crédible aux yeux des "jeunes d’Afrique" son appel à la "renaissance" solennellement adressé depuis Dakar ?

Philippe Bernard Article paru dans l’édition du 24.08.07.

par Philippe Bernard

LE MONDE 23.08.07

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