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Publié le 21 janvier 2007 par Webmestre
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La France des territoires maltrait

Article mis en ligne le 11 décembre 2007 par Webmestre  

Sous des angles différents, la réforme de la carte judiciaire que la garde des sceaux, Rachida Dati, est en train de boucler, avec la fermeture de nombreux tribunaux, comme l’idée de la commission sur la croissance, présidée par Jacques Attali, d’encourager le développement de la grande distribution, au détriment des petits commerces, dessinent une nouvelle géographie des territoires. Dès qu’on raisonne aménagement du territoire, mode de vie, tissu social, les deux sujets sont liés. Ecoles, bureaux de poste, tribunaux et commerces de proximité favorisent aussi le renouveau du rural, la vie en ville et le maintien du lien social.

Pour "libérer" la croissance, la commission Attali prône un rôle accru et une nouvelle extension de la grande distribution, grâce à une libéralisation radicale de son cadre législatif. Les hypermarchés ont bien sûr des avantages, qu’il faut parfois relativiser, en termes de prix et de choix. Mais, en dehors du lobby des grands distributeurs, observateurs et acteurs de la vie locale s’accordent maintenant sur les effets pervers, qui ne sont pas moins réels, du "tout hypermarché". Alors que la sensibilité au coût du carburant, à la pollution et aux gaz à effet de serre n’a jamais été aussi forte, la focalisation des zones commerciales en périphérie des villes, alliée à l’urbanisme pavillonnaire irraisonné, crée un trafic automobile et parfois des bouchons dignes des agglomérations autour de complexes plantés en pleine campagne. Sans compter les "entrées de villes", défigurées par les publicités et l’architecture style hangar générée par la grande distribution.

Surtout, il a fallu plusieurs années, et des dégâts irréversibles, pour se rendre compte qu’en tuant une bonne partie des commerces de proximité, surtout dans les plus petites communes, l’éclosion des hypermarchés avait aggravé la dévitalisation de l’espace rural. C’est après leur disparition dans beaucoup de villages que le rôle précieux des petits commerces dans le maintien du lien social a été reconnu.

Aujourd’hui, de nombreuses communes ou structures intercommunales s’échinent à recréer ces espaces perdus. L’enjeu est d’autant plus réel que, depuis plusieurs années, une tendance de fond au repeuplement des zones rurales fait peu à peu oublier, au moins dans certaines régions, le spectacle déprimant de ces bourgades aux rues mortes, avec leurs volets toujours fermés.

Pour les centres-villes des communes plus importantes, dont certains semblent condamnés à mourir à petit feu, la concurrence des grandes surfaces se conjugue avec la hausse de l’immobilier pour chasser les commerces individuels, qui n’ont pas les reins assez solides. Ils sont remplacés par des franchises de grandes marques d’habillement, des agences bancaires ou immobilières aux moyens bien supérieurs, voire des grossistes dans certains arrondissements parisiens.

Les pouvoirs publics sont assez conscients du problème pour avoir fait voter en 2005 un texte, la loi Dutreil, qui doit permettre aux municipalités de préempter un local commercial devenu libre pour éviter un changement de destination. Signe de l’importance du sujet, la Ville de Paris, condamnée par le tribunal administratif pour avoir introduit dans son nouveau plan local d’urbanisme (PLU) une disposition visant le même objet, ne s’avoue pas vaincue : elle vient de faire appel.

Bien qu’activités et acteurs en soient très différents, ce débat est à rapprocher de celui sur l’implantation des services publics, relancé par la réforme de la carte judiciaire, qui devrait entraîner la fermeture de nombreux tribunaux d’instance. En matière d’aménagement du territoire, services publics et commerces de proximité sont liés. A la campagne, quand elle veut fermer un bureau, la poste n’engage-t-elle pas des négociations pour qu’un "point services" offrant des prestations minimales soit installé chez un commerçant de proximité... à condition qu’il existe encore ? Dans les cités difficiles, chacun sait que le départ des commerces accompagne souvent la fermeture des services publics. De nombreux élus locaux mènent d’ailleurs de pair les deux batailles, qu’il serait trop facile de ramener à des manifestations d’immobilisme teinté de préoccupations électoralistes.

DOUBLE SCHIZOPHRÉNIE

Est-il possible de concilier efficacité et taille critique, sécurité - pour les hôpitaux et les maternités -, respect des contraintes budgétaires ou de rentabilité, mais aussi proximité ? L’équilibre, de plus en plus délicat à définir, est essentiel. Difficile de faire croire aux populations rurales que la fermeture des gendarmeries la nuit (remplacées par un centre départemental gérant les appels) a renforcé le sentiment de sécurité des citoyens... La façon dont est calculée la distance optimale entre deux tribunaux ou trésoreries n’est sans doute pas la même dans les cabinets ministériels et au ras du pavé. La nouvelle géographie du TGV, la vitesse accrue des transports ont créé une illusion de rapidité et de facilité. En réalité, 90 kilomètres aller et retour, sur des routes départementales en traversant villes et villages, prennent plus de temps et de fatigue qu’un aller simple Paris-Lille en TGV. Avec en sus les aléas et les risques de la circulation routière, en particulier hivernale.

La répartition harmonieuse de la population, l’utilisation raisonnée de l’atout offert par le territoire le plus vaste de l’Union européenne, l’application du principe républicain d’égalité des chances supposent que tous ces éléments soient pris en compte. Nicolas Sarkozy en est conscient. Pendant sa campagne présidentielle, il a martelé que l’Etat pouvait faire des économies et diminuer le nombre de fonctionnaires, sans réduire les services rendus aux citoyens, en redistribuant ses ressources humaines de façon plus rationnelle. Or François Fillon a pris une position inverse, quand il a indiqué, le 10 octobre, que la "réforme de l’Etat supposera que chacun d’entre nous accepte qu’il y ait moins de services, moins de personnel, moins d’Etat sur son territoire". Ce grand écart ressemble à une double schizophrénie à la tête de l’Etat : entre les promesses du candidat devenu président et les annonces du chef de son gouvernement ; entre celles-ci et les orientations affichées - sinon mises en oeuvre - par les pouvoirs publics depuis des années.

La commission Attali semble avoir oublié le principe, pourtant bien connu des économistes, de l’interaction entre différents facteurs : même d’un strict point de vue économique, un territoire et un tissu urbain en déclin représentent une perte de croissance potentielle... Il revient à l’Etat, qu’incarne aujourd’hui M. Sarkozy, d’éviter de tomber dans le même travers.

Jean-Louis Andreani

LE MONDE | 08.12.07

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