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L’ind ?cision est en partie une cr ?ation des sondages

Article mis en ligne le 16 avril 2007 par Webmestre  

Comment expliquez-vous la forte indécision des électeurs à moins de deux semaines du premier tour ?

Ce sont les sondages qui notent une indécision inédite, qui concernerait 40 à 50 % des électeurs. Or il s’agit en partie d’une création des sondeurs, qui par peur de se tromper dans leurs estimations, et après la mésaventure de 2002, ont ouvert un grand parapluie : ils demandent désormais aux sondés s’ils sont sûrs de leur choix, ce qui encourage une réponse négative. Ils cherchent d’autant plus à se protéger que l’incertitude est cette fois très grande. Avec quatre candidats obtenant des intentions de vote à deux chiffres, on a presque autant de chance de trouver la bonne combinaison que de gagner au loto : il y a six duels possibles, douze ordres d’arrivée des deux premiers, vingt-quatre ordres d’arrivée des quatre. Alors que le but des sondages est d’obtenir une opinion sur tout, ils ont paradoxalement choisi cette fois, sans doute temporairement, d’accentuer l’indécision pour la rappeler, le soir du 22 avril, si leurs prévisions s’avèrent fausses.

Autre cause de l’indécision constatée : dans la situation actuelle d’afflux d’informations, avec beaucoup de candidats et un faible écart entre certains d’entre eux, les sondés s’y perdent un peu, et si on leur donne l’occasion de réserver leur choix, ils la saisissent.

Peut-on parler de "volatilité" des électeurs, qui changeraient d’avis jusqu’au dernier moment ?

Cette théorie me paraît un alibi des sondeurs, pour justifier que leurs études différent des résultats effectifs. Mais cela ne tient pas quand on constate que même les sondages "sortie des urnes" - effectués après le vote - sont faux. Les électeurs continuent de sous-déclarer leur vote. Quand Jérome Jaffré [directeur du Cecop et chercheur associé au Cevipof] déclare que 20 % des sondés se décident au dernier moment, il cite des sondages. Qui posent la question : pour qui allez-vous voter ? A quel moment vous-êtes vous décidé ?, dans la ligne de la sociologie de la décision des années 1960. Mais on est revenu sur ces théories, et tout un chacun constate qu’il est difficile de dater une décision. Par ailleurs, dire qu’il peut changer d’avis ou qu’il se décidera dans l’isoloir est une façon, pour le sondé, de ne pas vraiment dire pour qui il veut voter. Les grandes enquêtes de sociologie électorale, qui analysent le degré de réalité de la réponse, sont bien plus fiables. Mais elles sont lourdes, les résultats sont publiés un ou deux ans après. Ce qui ne fait pas l’affaire en période de campagne.

Les sondages semblent très présents dans cette campagne.

La Commission des sondages a indiqué la semaine dernière que l’on a passé le cap des 220 sondages, alors qu’il y en avait eu 193 pour toute la campagne 2002. Une inflation prévisible, car le nombre de sondages a augmenté avec les années. Pour plusieurs raisons : il y a de nouveaux commanditaires, notamment les opérateurs Internet, AOL, Orange, etc. ; il y a la concurrence entre instituts, pour qui ces études représentent de l’argent mais aussi de la notoriété, permettant d’obtenir plus tard des études de marchés ; enfin, les partis politiques se basent de plus en plus sur les sondages, faute de militants, et leurs collaborateurs sont plus à l’aise devant des tableaux statistiques, dans un bureau, qu’à discuter au café du coin...

Les sondages offrent-ils une juste représentation de l’opinion ?

De moins en moins de gens acceptent de répondre aux sondages, du fait de leur abondance. Aux Etats-Unis, dès la fin des années 1980, le taux des non-répondants augmentait de 1 % par an, d’autant que foisonnaient les sondages à vocation commerciale, pour vendre portes et fenêtres. Les sondeurs ne veulent pas le dire, mais entre les gens qui ne sont pas chez eux et ceux qui refusent de répondre, il faut passer 10 appels pour avoir un entretien complet, selon les gens qui ont travaillé dans les centres de téléphonie. Une estimation proche des statistiques aux Etats-Unis, où le taux de non-réponse est de 85 %.

Bien des gens ne souhaitent pas s’exprimer sur la politique, car c’est de l’ordre de l’intime, qu’il y a une loi sur le secret du vote, et, pour certains, parce qu’ils savent leur vote diabolisé. Le problème, quand le refus de répondre augmente, est qu’à un moment les échantillons ne sont plus représentatifs politiquement, même s’ils le sont socio-démographiquement. Il n’est pas prouvé que le champ des orientations politiques des gens qui acceptent de répondre est le même que celui des gens qui refusent de répondre. Si les instituts se sont toujours trompés sur le vote FN, c’est parce que leur système de correction ne peut prendre en compte les refus de réponses. La semaine dernière, Le Canard enchaîné donnait le coefficient de redressement pour Jean-Marie Le Pen : les résultats sont multipliés par plus de trois, ce qui n’a plus de sens.

Quelles sont les effets des nombreux sondages sur la campagne ?

Je parle d’ivresse des sondages, car il y a un phénomène d’addiction : plus il y en a, moins on peut s’en passer. Et cela focalise l’attention sur le résultat de la compétition. A savoir que tout tourne non sur ce qui se fait, mais sur ce qui va arriver. Ce martèlement quotidien des sondages prend tout un chacun dans l’objectivité. Tout individu qui a fait des statistiques sait que les chiffres après la virgule ne veulent rien dire, mais on se focalise sur un résultat qui passe de 23 à 23,5 %. L’opinion est la nouvelle instance de légitimation.

Le grand piège, c’est qu’on passe complètement à côté d’une campagne de débat et d’argumentation. Le temps qu’on passe à scruter le positionnement de chacun dans les sondages, c’est du temps qu’on ne passe pas à penser au rôle du président et autres questions. Le résultat de 2002, c’est un pur produit de la croyance de Lionel Jospin dans les sondages, qui était si sûr qu’il a demandé à des élus socialistes de parrainer ses concurrents. Les sondages sont devenus la boussole des politiques, ils ne vont pas changer au milieu de la traversée...

Le développement des sondages a-t-il modifié la façon de voter ?

Avant, l’orientation du vote se faisait "sous un voile d’ignorance" : on ignorait ce que pensait le voisin, on gardait son vote secret y compris pour ses proches - des hommes se vantaient que leur épouse ne savaient pas, et inversement. Le guide était donc la conviction politique. Aujourd’hui, celle-ci n’a pas disparu, mais l’électeur, qui croit savoir ce que les autres vont voter, décide aussi en fonction de l’opportunité du vote et peut calculer. Il veut maximiser son vote, l’utiliser le mieux possible. Ainsi, il peut faire évoluer l’ordre de ses préférences, entre le candidat qu’il souhaite et celui qu’il ne veut surtout pas avoir par exemple. Certains, plutôt dans les milieux très instruits, se livrent ainsi à un calcul sophistiqué avant de voter. Le calcul est cette fois plus important qu’en 2002, car on baigne dans les sondages.

Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à Paris-X Nanterre "L’indécision est en partie une création des sondages"

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